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Litera.hu [Carnet de route] JazzTrip in France 5. – Saxicola Rubi, l’arc ouvert : une stratégie française du jazz

Bonjour, Balaruc-Les-Bains ! Gergely Edit I Photo: Tanu Ki a.k.a. Laurent Rochelle, 20.02.2026.
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Article publié dans le cadre du projet ArtHeals. Nos autres articles en français sont disponibles ici.

La liberté doit être défendue en permanence — non pas de manière héroïque, mais avec constance.
C’est là toute sa beauté. La liberté ne se brise pas là où elle est interdite, mais là où l’on cesse de la considérer comme une pratique.

Carnet de route de Gergely Edit Litera.hu [original article ici].


Photo et montage : Edit Gergely

La veille de mon départ, le compositeur de jazz Laurent Rochelle m’a dit :
« Tu vas avoir de belles expériences, peut-être même des aventures. »

Ma paupière a tressailli d’inquiétude.

Je me suis dit : ce sera déjà chouette si je rentre entière.
Je n’attendais rien de plus que d’écouter sa musique en direct. Et observer.

Aujourd’hui, à l’approche de la fin de ce parcours de concerts, je comprends ce qu’il voulait dire.

Ce n’est pas une succession d’événements, mais un milieu auto-organisé qui porte et élève.
Le contexte lui-même devient moteur. Une force circule ici, dans ce paysage rural dispersé, presque invisible, qui ne demande ni légitimation ni approbation.

Essai sonore sur la scène du Le Piano Tiroir : PRIMA KANTA. Composition de la formation: – LAURENT ROCHELLE à la clarinette basse, aux saxophones, au balafon et compositions – REBECCA FERON à la harpe et à la voix – ARNAUD BONNET au violon et à la voix – FRÉDÉRIC SCHADOROFF au piano er synthé. Photo : Edit Gergely


Pratiquer la liberté

Dans une interview en anglais à laquelle je suis revenue ce matin, Tamás Gáspár Miklós explique que la liberté n’est pas une déclaration mais une pratique continue.
Elle n’est ni un don ni un état : elle est une relation — au temps, aux institutions, aux communautés.

Il parle aussi de Béla Tarr, contraint d’enseigner à Sarajevo, et des tensions politiques et culturelles d’Europe de l’Est qui traitent souvent l’art comme une périphérie.

Et comme il l’a souvent écrit : la liberté doit être défendue constamment — non de façon héroïque, mais avec persévérance.

La liberté ne disparaît pas là où elle est interdite. Elle disparaît là où l’on cesse de la pratiquer.


Une écologie culturelle

Au pied des Pyrénées, le « bien vivre » n’est pas délégué à des autorités responsables.
L’idée même ne se pose pas.

Natacha me l’explique lors d’une réception après un concert chez Laurent.

À Auzas, Cazeneuve-Montaut et dans les petits villages alentour, les habitants créent eux-mêmes les lieux où la culture se produit et se partage.

Il ne s’agit pas de maisons de la culture institutionnelles, ni du modèle classique de la salle municipale.
Certains lieux existent bien sous forme associative ou entrepreneuriale — comme La Cafetière :

ou Le Relais de Poche.

Mais l’essentiel se trouve ailleurs.

Dans l’ouverture de la maison.

Ici, l’espace privé n’est pas un retrait :
il est l’une des formes les plus anciennes de la sphère publique.

Ce n’est pas une invention nouvelle.
Dans l’Europe moderne des XVIe-XVIIe siècles, salons, maisons de mécènes et demeures aristocratiques fonctionnaient déjà comme des nœuds culturels semi-privés.

La culture n’habitait pas dans les institutions.
Elle habitait chez les gens.

Photo de rue Cazaneuve-Montaut. Photo : Edit Gergely

Une communauté par la pratique

Natacha raconte qu’au moment du Covid ils ne se sont pas arrêtés.
Ils passaient simplement à pied d’une maison à l’autre pour écouter ou organiser concerts et performances.

Échanger des expériences.
Donner de la joie.
Jouer.
Partager.

C’est ainsi qu’est né un réseau dense d’amitiés qui fonctionne encore aujourd’hui.

Le concert Petit-Petit chez Laurent en faisait partie.


Et un marionnettiste voisin ouvre également sa maison pour des rencontres.

« Nous ne sommes pas une communauté homogène », dit Natacha.
« Nous sommes tous différents. »

Mais ils coopèrent.
Et cette coopération les a construits.

Non pas autour d’une identité —
mais autour d’une pratique.


Chemin privé

En l’écoutant, je comprends soudain ce que Laurent évoquait en route vers l’atelier du peintre Alain Azad :
le chemin privé.

Non pas une fuite, mais une forme d’organisation autonome.

Dirk Vogeler — partenaire de Laurent dans le duo Saxicola Rubi — a récemment lancé une initiative semblable.
Près de la maison d’Alain, des événements similaires ont déjà eu lieu : musique en plein air, public en mouvement, œuvres présentées directement par les artistes.

L’espace vit.

Non pas au sens institutionnel, mais dans cet équilibre fragile où la participation n’est pas encore devenue un rôle.

C’est une dimension peu visible de la stratégie française du jazz :
elle ne se formule pas dans le langage des appels à projets ni dans celui des programmes culturels.

Elle fonctionne à échelle humaine.

Elle ne représente pas.
Elle est simplement présente.


Kurtág 100 – Gyalai, en course de pinceau

Et nous partons maintenant vers l’autre pôle.

Nous roulons trois heures vers l’est, pour le concert officiel du quartet de Laurent, Prima Kanta. Et il s’avère très vite que c’est bien plus qu’un simple concert. J’écoute avec étonnement Laurent raconter, pendant le dîner, que la salle Piano Tiroir, à Balaruc-les-Bains, dépend du Théâtre Molière, scène nationale de Sète, ville natale de Paul Valéry.

Balaruc, petite ville douce suspendue au-dessus de la Méditerranée, porte en elle un festival de jazz, mais aussi une mémoire littéraire et musicale : ici, la musique n’est pas un décor, elle est une histoire. Et puis il y a, bien sûr, le Mont Saint-Clair, véritable nom-repère dans l’imaginaire du jazz local.

Le pianiste du groupe, Frédéric Schandoroff, nous rejoint. Nous chargeons son clavier dans le Caddy, je m’installe à l’arrière et j’ouvre mon ordinateur portable. Peu après, je manque presque glisser du siège : mon cher ami d’Oradea, le graphiste István Gyalai, qui vit à Vienne, m’a envoyé pour Magánterület un texte écrit en direct depuis le concert donné à la MÜPA.

Je le mets en ligne. Mon cœur bat vite : le texte est magnifique, souple, traversé de ces métaphores graphiques qui lui appartiennent en propre.

Lors de la première pause-café, j’annonce la nouvelle avec enthousiasme aux musiciens français. Laurent, bien sûr, est pianiste lui aussi — et tous deux connaissent l’œuvre de György Kurtág, même s’ils prononcent son nom un peu différemment.

Il y a dans leur réaction une forme de stupeur légère. Frédéric s’arrête net : « Comment ça… s’il est né en 1926, alors… »
Le café reste suspendu dans les mains : 100 ans.

Puis Frédéric me demande, presque avec ferveur — et cela dit tout :
« Et Kurtág a joué lui-même à la MÜPA ? »
Il ajoute qu’il n’en serait même pas étonné.

À notre arrivée, la première chose que nous découvrons est simple et frappante : toute l’équipe technique, ainsi que la réceptionniste, viennent à notre rencontre sur le parking. Chacun se présente, serre la main, aide. Il est à peine midi, et pourtant nous savons déjà que nous resterons là jusqu’après le concert du soir. Il y a là une véritable énergie institutionnelle-stratégique : cette soirée fait partie de la programmation annuelle OcciJazz de la région Occitanie.

OcciJazz et la scène

Chaque année, à peine cinq formations de jazz sont retenues dans toute la région.

PRIMA KANTA en concert Le Piano Tiroir. Photo: Gergely Edit


C’est cela, OcciJazz : un espace où critiques, programmateurs, institutions et artistes construisent ensemble, avec une vision stratégique, comme cela se fait parallèlement dans plusieurs régions de France.

La chance incroyable de cette soirée est que, parmi les cinq groupes sélectionnés cette année, deux jouent ici même ce soir :
le trio GiGiGi, composé de jeunes musiciennes dans la vingtaine et mené par la saxophoniste Anne Bouchard,
et Prima KantaRébecca Féron (harpe électroacoustique), Arnaud Bonnet (violon), Frédéric Schandoroff (piano, synthétiseur), sous la direction de Laurent Rochelle.

Dans notre entretien, Laurent formulait les choses ainsi :
« J’en suis très fier, et fier aussi de ce que nous avons créé ensemble avec les musiciens. C’est une musique à la fois écrite et improvisée, très visuelle : elle transporte l’auditeur. Pour que cette belle musique — et ces musiciens remarquables — puissent être mieux connus, il faudrait désormais jouer davantage en dehors de la France. »

L’album Prima Kanta – In a Purple Time a reçu en 2026 un accueil critique très fort. À Béziers, il y a à peine deux semaines, le public a acheté tous les CD après le concert.

Photo: Gergely Edit

Nous sommes plongés dans plus de deux heures de balances son et lumière, pendant lesquelles je peux circuler librement, observer, photographier, filmer. Piano Tiroir est un lieu très contemporain, où chaque processus semble avoir été pensé avec soin. En montant vers la terrasse sur le toit, par l’ascenseur, je traverse un cercle de femmes occupées à des travaux de couture ; à l’étage supérieur, se trouvent les ateliers de l’école de musique ; en bas, dans le backstage, un lodge spacieux et chaleureux attend les artistes, avec douche, couchage, coin thé et miroirs.

Lauren, Arnaud, Mme Récepcioniste. Photo: Gergely Edit

OcciJazz fonctionne comme une plateforme stratégique où critiques, programmateurs et institutions travaillent ensemble avec les artistes.


Un moment partagé

Après la balance, nous allons tous voir la mer.

C’est là que Laurent — sous son nom de photographe Tanu Ki — prend cette photo de moi.

Je m’éloigne un peu, j’observe les patineurs, le street-art foisonnant, et sur la plage je ramasse, comme souvenir, le premier coquillage qui se trouve sur mon chemin.

Arnaud veut me prendre en photo pendant que je le prends en photo… On en rit bien. Puis je leur dis : il faudrait une photo de groupe. Et en un instant, ils se sont mis en place comme si je les photographiais pour l’affiche primée du groupe. Photo : Gergely Edit.

Plus tard, les deux groupes déjeunent ensemble avec l’équipe technique dans la cuisine du théâtre.

Quand je prépare un café, un technicien — Gabriel — m’aide et me demande si je travaille ici.

La question, à elle seule, dit quelque chose : comment la langue française, apprise seulement deux ans au lycée en Transylvanie, peut soudain ouvrir un espace de liberté.

Photo : Edit Gergely

Par un pur hasard — parce que je suis entrée dans la salle si tard, retenue par Gabriel — je me retrouve à regarder le concert de Prima Kanta depuis la meilleure place possible, peut-être même celle réservée aux invités principaux : au premier rang, au centre. Il est presque incroyable que, même sans trépied, je puisse enregistrer ainsi, simplement depuis mes genoux, avec mon petit téléphone.

Voici donc un extrait, accompagné du salut de Laurent Rochelle au public de Litera :

Puis entre en scène GiGiGi, avec ses petites nattes et une immense clarinette basse.

GiGiGi en concert. Photo : Edit Gergely

Une partie du public plus âgé quitte la salle après la première pièce. Moi, au contraire, je danse tout le concert — assise sur ma chaise (la batterie de mon téléphone étant déjà à plat). Ils jouent un rock-jazz d’une inventivité stupéfiante, et tout le monde chante ; les musiciennes prennent aussi des solos vocaux, en anglais, en italien, en français.

Selon la présentation du groupe, ils proposent un style musical singulier :
« Un ensemble débordant d’idées, qui séduit le public par un univers sonore audacieux, où le free jazz et le rock alternatif se rencontrent dans une fusion aussi imprévisible que magnétique. »

On pourra les retrouver bientôt dans les clubs de Toulouse. Entre-temps, nous sommes devenus amis — et ils seront bientôt nos invités pour un entretien plus approfondi sur Magánterület.

Je suis touchée par la manière dont les deux groupes s’adressent l’un à l’autre depuis la scène : une collégialité chaleureuse, légère, pleine d’humour et de soutien mutuel.


Vers la fin du voyage

Après les concerts, une réception animée se poursuit longtemps dans le théâtre, en présence de sa jeune directrice Sandrine Mini.

Sur la route du retour vers le château Maison Stony, je pense à ceci :

Blue hours en Aurignac. Photo : Edit Gergely

En France, la culture n’apparaît pas principalement comme un projet, ni comme un discours institutionnel.

Elle apparaît comme une pratique.

Entre les gens.
Dans les maisons.
Dans les salles de répétition.
Autour des tables.

Là où l’art ne représente pas —
mais existe.

Une idée à laquelle Tamás Gáspár Miklós revient souvent est que la liberté n’est pas une déclaration, mais une relation : au temps, aux institutions, aux communautés. J’ai le sentiment que cette série publiée sur Litera a précisément parcouru les espaces de cette relation.

Elle ne cherchait pas à montrer des modèles idéaux, mais des proportions : là où l’on tient compte du temps humain, et là où on ne le fait pas ; là où la communauté devient une pratique, et là où elle reste une rhétorique.

En France, la culture n’est pas « meilleure ». Elle s’organise autrement. Cette différence n’est pas une supériorité morale, mais une différence de structure.

Et de cette différence, on ne rapporte pas des recettes, mais des questions.

C’est de cela que parlait le projet JazzTrip in France.

Non pas de réponses, mais d’orientation.


Transylvania-Hungary JazzTrip

Pour conclure cette série de carnets, la musique de Laurent Rochelle peut désormais entrer dans notre espace réel.

En septembre 2026, en Transylvanie, près de Bálványos, au Csiszár-fürdő, se rencontreront musique et littérature.

À l’occasion des concerts du duo Saxicola Rubi (Laurent Rochelle – Dirk Vogeler), sera présenté mon nouveau recueil de proses brèves : Histoires de Csiszár-fürdő.

La musique n’illustre pas le texte.
Le texte n’explique pas la musique.

Ils coexistent.

Comme pendant ce JazzTrip :
la pensée et le son, côte à côte.

Nos hôtes seront les propriétaires du bain privé d’eaux minérales, Johann et Péter Taierling.

Csiszár-fürdő, Transylvanie. Photo: le Facebook de lieu

À ce projet se joint également Ferenc Ségercz, flûtiste transylvain renommé, musicien et facteur d’instruments, qui a invité Laurent et Dirk à donner avec son trio un concert de fusion-jazz à Sfântu Gheorghe.

Les lieux du parcours sont encore en mouvement ; à Târgu Secuiesc, cependant, l’Erzsébet-terem accueillera avec certitude l’un des événements, sous l’hospitalité des frères Taierling. Et le Transylvania-Hungary JazzTrip de Laurent et de ses partenaires continue de bouillonner, porté par une énergie presque angélique.

(Entre-temps, la première invitation de Budapest est également arrivée.)

Csiszárfürdő á 07:38 :

 

La réflexion ne s’arrête pas là où le voyage se termine.

Elle recommence là où l’expérience devient partage.

J’espère que nous nous

 rencontrerons en septembre — ici, ou ailleurs.

Gergely Edit,

Cazeneuve-MontautSankt-George, Transyalvanie, Roumanie.

 

L’autrice est cheffe de projet diplômée, titulaire d’un diplôme en marketing, et lauréate du Prix Méray en journalisme. Elle est l’autrice de deux ouvrages littéraires.
Son blog Magánterület.tk fut le premier blog en langue hongroise en Roumanie (2002) — documenté notamment par Czika Tihamér (Petite histoire transylvaine des blogs).
Ceci en est la continuation.

ARTICLE CONNEXE:


#ArtHeals

contact@gergelyedit.com

 

Laurent Rochelle feat. Gergely Edit : morceaux Serpentine streams ici.


Nos entretiens exclusifs

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Photographies:  Attila Simon • Δούλος Ιωάννης • Gertrud Gozner

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